Reconnaître le travail
La reconnaissance : de quoi parle-t-on ?

Un échange

La notion la plus immédiatement liée à la reconnaissance nous paraît être celle de gratitude. Parler de reconnaissance comme gratitude, c’est immédiatement faire référence à un échange. De fait, comme dans tout échange, la gratitude suppose de mettre en relation deux acteurs : d’un côté, celui qui donne, de l’autre, celui qui reçoit et donne en retour. Entre les deux, les objets de l’échange : d’une part, l’objet donné, motif de la reconnaissance ; d’autre part, l’objet reçu, la gratification. Rien d’étonnant donc, à ce que l’on applique à la reconnaissance des principes qui s’appliquent à l’échange, en particulier des critères de justice et d’équité.

Oui, mais symbolique !

Appréhender l’échange qui se joue dans la reconnaissance, c’est mettre en évidence sa dimension essentielle de réciprocité. Il ne faudrait donc pas laisser penser que les personnes prises dans cet échange peuvent rester en retrait dans une posture "d’arbitre". Il est donc délicat de n’envisager la reconnaissance que sous l’angle de la contribution/rétribution. Le véritable objet de la reconnaissance n’est jamais extérieur aux personnes. Il ne s’agit pas de reconnaître que ce qui a été rendu est bien équivalent à ce qui a été donné : il s’agit de se reconnaître mutuellement. L’engagement de chacun des partenaires va donc au-delà des objets échangés : ils y risquent une part d’eux-mêmes.
Un tel engagement se vérifie a contrario dans l'apparition de certains troubles, en particulier ceux relatifs au Stress et aux Troubles Musculo-Squelettiques (TMS). Ces derniers sont particulièrement révélateurs de l'engagement de l’être tout entier, aussi bien physique que psychologique, dans le processus de reconnaissance. Dans beaucoup de cas, en effet, on constate qu’il est aussi question de manque de reconnaissance, en particulier de celle qui porte sur la qualité du geste professionnel : " La reconnaissance de l’utilité et de la beauté du geste nous apparaît une voie d’analyse importante pour comprendre la survenue des TMS. Un responsable RH nous explique que cet axe de réflexion l’a amené à modifier sa politique d’évaluation des compétences…" (1)
(1) Bourgeois Fabrice (2006), TMS et travail : Quand la santé interroge l'organisation, Ed Anact, p. 99).

Un rapport de soi à soi

Ces remarques montrent la liaison étroite qui existe entre rapport aux autres et construction (ou déconstruction) de soi. Non seulement, elles démontrent l’insuffisance d’une conception de la reconnaissance qui ne serait qu‘un échange auquel les partenaires resteraient extérieurs, mais elles pointent qu’un rapport de soi à soi y est engagé, un rapport qui touche à ce point à l’identité que l’intégrité physique peut en être atteinte.

Un rapport à la compétence

Ce qui est réclamé dans ce double mouvement qui consiste à distinguer la valeur de l’action et à l’imputer à quelqu’un, c’est à la fois qu’on remarque le résultat et l’engagement qu’il a nécessité, et qu’on en félicite son auteur. Il ne s’agit plus seulement ici de savoir si l’autre m’a montré de la gratitude ou n’a pas été juste. Le dilemme est plutôt : en remarquant cette action et me l’imputant, il me reconnaît capable de la faire ; en ne me l’attribuant pas, il me considère comme un incapable. Ce qui est demandé, c’est qu’il me reconnaisse comme capable d’agir, capable de faire cette action qui a valeur, autrement dit qu’il reconnaisse ma compétence. Mais il est certain que cette reconnaissance ne peut fonctionner que si, en retour, je suis prêt à assumer la responsabilité de mes actes : " être responsable, c’est d’abord répondre de mes actes, c’est-à-dire admettre qu’ils sont portés sur mon compte ".* Reconnaissance et responsabilité vont de pair.
* Ricœur P., Le juste 2, 2001, Paris, Seuil, coll Esprit, p. 97

Au terme de ces quelques réflexions, nous pouvons formuler trois types de questions pouvant constituer autant de gradations dans une sorte d’échelle de la reconnaissance :
Suis-je reconnu comme capable d’agir et de rendre des comptes ? Me fait-on confiance ? Ou au contraire, suis-je objet de mépris ?
Me respecte-t-on ainsi que le contrat qui me lie ? Suis-je dans un système équitable ou au contraire suis-je objet d’injustice ?
Suis-je estimé à la hauteur de mon engagement et de ce que j’ai donné ? Ou, au contraire, suis-je objet d’ingratitude ?

Christian Jouvenot

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